jeudi 17 mars 2005

Mily et moi on s'inventait

Le climat est à la révolution. Ils rêvent tous, Mily, ils rêvent tous de paysages en feu, ils veulent de la violence, des cris, et des chants de guerre. Pauvres inconscients, ils ne savent pas. Moi non plus, je ne sais pas. Mais je n'ai pas la prétention de savoir...Ils s'assoient à la terrasse des cafés et ils débattent à grand renfort de gestes et de slogans, ils interpellent les passants et ils parlent fort. Ils s'inventent une société idéale qui mettrait en valeur leur monde parfait, ils sont vibrants de jeunesse et vibrants de folie. Plus que l'après, c'est la révolte qui brille dans leur yeux. La révolte pour la révolte.
C'est cela qui restera minable à mes yeux.
C'est beau de se battre pour quelque chose. Mais se battre pour se battre...
Je crois qu'ils ont juste besoin de sortir de leur ennui, dans le fond. Ils disent souvent qu'ils sortiront le peuple et les banlieues de leur misère, mais quand ils croisent un arabe dans le métro, ils rient tout bas et détournent les yeux, et ils laissent leurs cendres de cigarette pour la femme de ménage de leurs grands appartements parisiens. Ils me dégoûtent. Ils n'ont jamais connu la vie et ils veulent tout changer, juste pour tromper leur frivole ennui. Leurs conversations sont creuses, ils se donnent un semblant de gravité en parlant de misère et de révolution. Ils veulent faire croire qu'ils sont vivants, mais ce ne sont que des squelettes, des squelettes intelligents.

*

Le dictateur était un homme bon. Oh, Mily, je sais d'avance ce que tu me répondras. Un dictateur ne peut pas être un homme bon, surtout le nôtre, le dictateur de notre quartier. Mais lui, je t'assure qu'il était bon. La jeunesse d' ici l'insultait et le méprisait, mais uniquement pour le principe. Ils citaient Rousseau, tous les tyrans sont néfastes, surtout les bons, mais ils n'avait aucune idée de ce qu'il faisait pour notre pays. Et surtout, ils n'ont jamais lu dans ses yeux.
Je lui ai parlé, Mily. Je l'ai rencontré un soir, il y a bien des mois. J'étais allée au théâtre, on jouait « Caligula ». C'était merveilleux, les acteurs étaient sensationnels. J'ai failli vomir. Si tu savais comme cette pièce est forte, si tu savais comme l'absurde me dévore, et comme je me sens Caligula, le soir, devant ma fenêtre. Bref, au lever du rideau, je suis restée dans la salle, bouleversée. Je l'ai déjà vu trois fois, tu sais, et pourtant j'ai toujours autant de mal à me lever une fois le rideau tombé. Dans la salle, il restait un autre homme. Il paraissait tout vieux, tout ridé. Il s'est tourné vers moi, et il m'a dit avec dans le regard une telle tristesse
« vous aussi?
J'ai hoché de la tête. Il a repris:
-Ce soir, je me suis noyé. Je ne suis pas sûr de pouvoir remonter cette fois ci.
-Je dis cela à chaque fois, mais le gardien finit toujours par m'obliger à partir. Vous verrez, il est charmant. Alors je remonte, il le faut bien.
-Cette fois j'aimerais ne jamais remonter, m'a-t-il dit.
Je n'ai pas répondu. Alors il m'a souri, d'un affreux sourire grimaçant, comme si il portait toute la misère, tous les non sens, tout le vide que je ressentais moi aussi si bien ce soir, et il a soufflé
-Peut être qu'un jour je serai Caligula. Souvenez vous alors de moi, lorsque je me contentais de comprendre. Souvenez vous que j'ai lutté, que j'ai lutté pour remonter tant de fois.
Sur le coup, je n'ai pas compris. Il est parti avant que le gardien se décide à venir nous chasser. Le lendemain, en lisant le journal, je l'ai vu. Sur la couverture, en noir et blanc, avec un air calme et serein. Il était très différent de l'homme du théâtre, mais je l'ai reconnu. C'était le même sourire triste. C'est alors que j'ai compris que j'avais fait la connaissance du dictateur.
Tu sais, Mily, aucun mauvais homme ne pourrait aimer Caligula comme il l'a aimé, comme il l'a compris. Je ne le crois pas. Si il a succombé à la folie, je sais que c'est une manière comme une autre de rechercher la lune.


Mily, quand reviendras-tu?
Tiède est l'automne, et manque tes bras. Manque tes rires et tes pas élégants à côté de moi. Nous irons à Milan cet hiver, ce sera comme un bout de toi. Nous marcherons dans la ville, quand tout sera éclairé, et je boirai trop pour tout oublier. J'aurai ta voix, pendant quelques instants, brisée par la fatigue et par l'alcool, et par le vent. Je me sentirai toi, ce sera formidable, je n'aurai plus peur du noir, et je tournerai sur moi même en chantonnant.
Ensuite je rentrerai à Paris, et je marcherai de nouveau le long de la Seine, et je souffrirai terriblement, de cette souffrance misérable des poètes qui ne saisissent rien à la vie et qui se tourmentent pour des mots et des histoires chimériques. Je serai terriblement ridicule, et tu te moqueras de moi, et dans tes lettres j'entendrai encore le rire au fond de ta voix.
Le matin de Noël, je relirai « Le grand cahier ». Tu sais que c'est la seule chose que je ne pourrai sans doute jamais te pardonner? Depuis ce jour, tous les matins Noëls, je ne désire plus que m'éteindre et devenir invisible. Depuis ce jour je crois que je ne suis plus innocente pour de vrai. Depuis ce jour je suis maudite, un peu. Je suis comme une âme en peine cherchant un peu de réalité. Depuis ce jour, à Noël, je ne sens plus la gaieté.
Mily, j'ai froid. Je passe des heures entières à t'écrire, et je ne fais que me plaindre d'hier, de l'avenir. Mily, je ne t'écrirai plus. Nous nous reverrons au printemps, et je n'aurai plus mal au coeur. Je te le promets.