jeudi 24 avril 2008

A peindre Cuba


Assis négligemment comme le condamné à mort qu'il était autrefois sur son vieux lit de fer, il jouait. Ses paumes moites et foncées cognaient les touches sans émoi, mais avec cette délicatesse malhabile, cette délicatesse de géant. Il allumait de sa musique toutes les flammes des spectateurs qui n'existaient pas.
De ces lueurs folles qui ne s'allument pas mais qui plutôt s'assombrissent dans les regards. Il jouait du piano, les épaules voûtées. Il jouait de tout ce qui ne s'était pas passé cette nuit là sur les quais, et plus tard entre les draps de la femme, les doigts crispés il jouait et il n'était plus rien. Que ce chagrin indicible couché entre les notes. Chopin.
Le silence succéda aux dernière notes -fausses, et il s'applaudit; tout au milieu de la cave sombre.
Claquement sec avant le rire grossier.
Tout cela lui rappelait la prison, le couloir de la mort, et la mort qui n'était pas au bout.
En était-il sorti, de cette cave de noir, de cette prison de jour qui se tenait dans sa tête, en était il sorti qu'il ne le savait pas. C'était pareil, et même. C'était toujours pareil.
Le géant noir jouait, et dans sa tête tout se taisait. Sa pauvre tête.

(Ma main sur ta nuque, mes ongles qui t'écorchent, je ne bougerai pas tant qu'ils n'auront pas sombré, cet homme et cet enfant; je ne bougerai pas. Tu ne dis rien, l'homme noir. As tu déjà vu Cuba? redemande la femme, et ses yeux ressemblent à ceux du peintre, durant un instant.)

Dans ses draps.
Dans les bras de la femme, il y a bien longtemps. C'était ces bras qui l'avaient mené en cage. Ces bras.
Il est redevenu il y a bien plus longtemps encore. Il est revenu sur les quais de la première fois.

Il avait le ciel tatoué sur la peau, tout son corps dévoré de soleil, et ses yeux, c'était la folie dansante, la nuit et l'ouest tenu entre ses dents jaunies.
Il avait de ces manières de vous regarder, avec ce demi sourire tenu dans la gorge, qui vous vissait à ses pas à tout jamais, tout en vous interdisant de vous y accrocher.
Le peintre.
Entre ses reins les vents de sable tatoués.
Lui c'était sa chance. Il ne savait pas où il allait, mais c'est là qu'il fallait aller, même si cet endroit s'appelait hasard. Ou Cuba.
L'enfant noir l'avait suivi.
S'il avait su que lorsqu'il verrait les montagnes pour la première fois, il n'aurait plus même la force d'y lever les yeux.
S'il avait su que la route le dépècerait avant qu'il n'arrive, qu'il ne verrait pas Cuba...
Il serait parti quand même.


Le peintre.
C'était bien plus que Cuba, c'était le reste du monde en un seul regard. Il lui en avait lancé un, de regard, et il s'était pissé dessus, le petit noir. Il avait de ces manières de vous regarder avec ce demi sourire tenu dans la gorge, qui vous vissait à ses pas tout en vous interdisant de vous y accrocher. L'enfant noir n'était pas encore géant, ces jours là, il n'était rien qu'un trouillard. Il n'avait pas tant changé. Accroché.

Il l'avait connu dans la rue. C'était un trouillard l'enfant noir, il fuyait les rues sales et pauvres, il fuyait le monde comme s'il cherchait quelqu'un. Il pensait qu'au bout de la route, même s'il n'y avait rien, il y aurait quelque chose. L'homme lui avait promis Cuba par le regard. Il savait bien que l'ouest n'était pas du côté de Cuba, pourtant il l'avait suivi. Jusqu'ici.


Combien de routes, il ne les avait pas comptées.

L'homme ne parlait jamais, alors l'enfant ne lui répondait pas. De faux compagnons de route. L'enfant croyait ses yeux, le peintre ignorait ses croyances, et tout était bon à prendre.
Mais il s'éloigne, l'homme au cigare, comme si de rien n'était, parce que rien n'était, dans le fond. Il s'éloigne sans se retourner, pour conserver un peu de prestance dans cette pseudo tragédie. C'est grotesque, grotesque à en mettre du sel au coin des yeux. Après les mille marchés dans ses pas, après la mer, cette mer si douce qui s'agite partout, après tant de terre entre ses ongles...
L'enfant est par terre et l'homme s'éloigne.

Mais je n'ai jamais vu Cuba gémit l'enfant-géant
Moi non plus, petit, répondit l'homme dans sa grimace de sourire.


(Je ne lâcherai pas ton cou, redit la femme, tant que tu ne m'auras pas dit Cuba. Alors le géant pleure, il ne se souvient pas de Cuba.)

L'enfant pleurait aussi. Allongé sur son côté, il n'avait pas fait un geste, ni pour se rebeller ni pour le retenir. Il n'est bon qu'à pleurer. Pleurer Cuba, pleurer les peintures qu'il ne verra jamais. L'enfant est un trouillard. Il garde ses yeux tenus au sol, sur le reflet de ces pas qui s'éloignent, et il ne doit rien voir tellement il pleure ses rêves, et comme il est beau de voir ses sanglots se perdre. C'est beau. C'est beau comme un orage tout d'un coup déversé.

(Non, je tiendrai ta nuque jusqu'à ce que son corps convulsé se soit apaisé, jusqu'à que San Francisco tout entier ne soit qu'un amas de brume déchirée par les bateaux s'avançant sur le quai. Jusqu'à ce que la pluie ait recouvert les souvenirs. Non je ne te quitterai pas. Dis moi Cuba. Dis moi cette mer d'azur, ses plages et les plateaux.

L'homme, là bas, a déjà disparu, je ne peux plus te dire! reprend le géant.)


Les notes étaient fausses. Les dernières notes étaient fausses.

Il n'était pas mort sur ce quai, ç'aurait été trop simple. Il s'était éveillé à l'aube; les yeux tournés vers la mer juste à temps pour apercevoir son corps flotter entre les quais. Son sourire était le même, mais le bleu s'était dilué. Il ressemblait à n'importe qui, maintenant qu'il avait les mains propres.
Le peintre à la cervelle sautée.
De ne savoir pourquoi, de ne vouloir savoir, et des îles qui s'éloignent. Se relever, marcher. Apprendre la musique pour se souvenir du bateau esquissé par les toiles, de ce bleu étalé sur ses mains.
Aimer une femme, aimer ses draps, aimer son amour. L'aimer moins que Cuba.
Et de ne jamais comprendre d'où venait la mort.
Bye bye Cuba.

(J'ai les yeux flous de toi mon amour, j'ai les yeux flous.)

Le géant se souvient à peine de quand il l'a étranglé. C'était quand elle avait voulu ses morceaux de Cuba.

mardi 22 avril 2008

Gratter la cicatrice

Gratter la cicatrice
toi
le temps d'attendre
les détestables sourires
toi
et encore t'aimer
encore te salir
à coups de poings dans l'âme
je veux te mourir

toi

les lèvres écorchées
te déchire
le temps d'un baiser
soupir.
On se décharne de nuit
et on s'acharne
en toi
j'ai toi sous la peau
après les mots
toi
pour l'éternité
jusqu'à la chute
le gouffre
t'aimer parce que je souffre

toi

je prie pour que tu partes
pour que tu meures au combat
si tu savais comme je me fiche
du cancer et du tabac
toi
tes phalanges je les pends
avec des filets de pêcheurs
une à une au plafond
toi
la nuit, la mer, le sang
aimer, et l'enfant
que tu te perdes,
jure moi
de crever là, sans fin
ne reviens pas
si tu reviens je nous tuerai
volerai nos vies
coffrets de bois
à la hache et à la rouille
le coeur de blanche neige empalé
entre nous

pour que tu t'y noies.

et des adagios,
des adagios sur tes silences
râlements précoces
pour la fin, encore elle

toi
je te coupe lentement les cheveux
pour que tu sois chauve
je te veux chauve
je ne te veux pas.
les décharges sous la peau
les frôlements,
sensuels
si tu savais comme je me fous
comme je me fous
d'elles
si tu savais comme je me fous
seule dans mon lit
mes rires
si tu savais
jaunis
toi sans l'écho
toi sans résonance
toi quand tu crèves
toi quand tu danses
comme si tes bras avaient encore de l'importance
toi
je n'ai que ça
toi
derrière les ricanements
on se marche sur les pieds
pour faire semblant de ne pas entendre gémir
on rampe sur ton paillasson,
dis, tu entends,
quelqu'un rampe
ce n'est pas moi, moi je suis là
toi
là sous toi
derrière la porte, j'ai dis
pas de porte, c'est vrai
c'est comme si on s'aimait
pour de faux
parce que je te déteste
en mots
parce que je te défais
de trop
toi et tes lèvres
toi et tes fièvres
les miennes
on s'emballe
je veux que tu tombes

tu me regardes...
je te veux une tombe
plantée dessous notre arbre
effeuillé
je te veux nu

ce serait une fuite de conclure en je t'aime
toi...
je ne t'aime pas

samedi 19 avril 2008

Je suis un débris

Ceux qui auront le courage de lire ce trop long texte, ceux là je les remercie.
Ceux qui n'en auront pas le courage, aussi. Je ne suis pas en synthétique, hélas.
Pardon.


Ma tendre Alice,

Ici, nous nous éteignons doucement. Je le sens, dans chacune de mes fibres. Le pire est que nous le savons tous, même si personne n'irait s'égarer à le dire haut et fort. Ils sont tous morts dans leurs sourires esquintés, leurs dents en or arrachées, leur soupirs. Nous parlons, c'est dérisoire tellement nous parlons. Nous crachons tous les mots qui pourraient nous rattacher. Je prononce ton nom huit fois par jour pour ne pas l'oublier.
Nous sommes perdus.
Nous sommes un radeau à la dérive, la grande voile blanche depuis longtemps baissée. L'eau monte doucement, et nous écopons sans conviction. C'est un combat de titan qui sera gagné à coup de fatigue et de lassitude. Nous avons déjà perdu. Mais le pire, c'est l'attente.
Ce n'est que le début de la fin, et après tout peut être en sortirons nous.

*

Thiv a été le premier à partir. Il était plus pâle que les autres, depuis longtemps; cependant je le croyais fort. Comme quoi, je n'ai plus même le discernement nécessaire pour distinguer ceux qui se tiennent vaillamment au bord de la falaise des rampants. Thiv avait les yeux blancs, comme nous tous à présent. Ce fut le premier, mais il y en aura d'autres. La prochaine sera Lio, Lio se meurt. J'auraisi pu l'aimer, cette petite fille, mais je ne l'aimerai pas. Elle est condamnée. Elle continue de croire à un nouveau matin, il lui arrive même de sourire. Elle a trop d'espoir, les déceptions seront d'autant plus lourdes et elle est bien trop frêle pour y résister. Je n'ai pas le temps d'aimer une condamnée.

*

Trois autres sont partis. Les jours se creusent comme des blancs dans nos regards. Ce matin, lorsque j'ai voulu dire quelques mots sur la perte de nos camarades je n'ai pas réussi à parler. Cela fait sans doute trop longtemps que je n'avais pas essayé. Si même ma voix s'éteint, que me reste-t-il, dis le moi...Je suis un mort vivant, je le sais. Je sais maintenant que nous allons tous mourir. J'ai compris en voyant que le cadavre de Thiv avait été déterré, et que des morceaux de corps lui manquaient. Je n'ai plus même de temps pour m'horrifier, je veille. Nous n'avons plus même à tuer le temps, il se tue tout seul doucement.

*

J'ai peur. Depuis le début, jamais je n'avais encore frissonné, et c'est aujourd'hui que j'ai peur, alors qu'il reste juste Lio effondrée sur mes genoux saisie de convulsions, juste nous...Pourtant je le savais, pourtant je l'attendais d'un pied ferme, et maintenant...J'en suis venu à prier de mourir avant elle. Je ne veux pas rester le dernier, je ne veux pas avoir à déchiqueter moi aussi leurs bouts de cadavres, je ne veux pas ramper entre leurs corps, je ne veux pas être seul.
La lâcheté m'étouffe, cela ne fait aucun doute, mais si Lio continue de faiblir, je me trancherai les veines. J'ai du sang plein les yeux à l'idée de la voir seule au milieu de nos corps, mais je ne pourrai...non, je ne pourrai. Elle est jeune. Je suis égoïste. La mort m'a rendu égoïste.
Alice, je ne veux pas mourir. Mes lettres, tu pourras les brûler, mes lettres, tu ne les regarderas pas, mais je ne veux pas mourir. Mes lettres que tu ne reçois pas, parce que personne ne les envoie. ça m'est égal, ça m'est bien égal, je ne veux pas mourir.
Entre mes bras elle agonise, la douce Lio, cette petite fille qui pensait vivre. Elle n'en démord pas, même maintenant, quand elle me regarde elle sourit, et elle dit « nous vivrons ». Elle dit « j'ai confiance ». Maintenant je la crois
Maintenant nous crevons

*

Si nous ne sommes pas morts, c'est qu'il reste un soleil. Je l'imagine, puisque maintenant mes yeux sont aussi blancs. Peut être Lio le verra-t-elle, alors elle me racontera. En rampant sur le sol dur, si plein d'obscurité, j'ai cru sentir mon estomac se retourner. Depuis combien d'années n'ai-je pas mangé, autre chose que la poussière ?
Je risque sans doute de m'éteindre ici, comme un pauvre con, alors que nous avons presque survécu. J'espère juste que Lio vivra. Qu'elle apprendra à nouveau à marcher, à rêver. J'espère juste que Lio vivra, pour nous tous.


***


Je suis dehors. Lio, je ne sais pas. Je ne l'ai jamais revue. Lorsque je marche dans la rue les yeux fixés sur le ciel, même au plus gris, quand je tire la langue pour goûter les gouttes de pluie, ou que je tiens longuement les marrons dans mes mains, ils me disent fou. Quand je jette des cailloux au milieux des lacs.
Je suis un enfant, c'est terrible.
J'ai mal au coeur comme jamais, et bon sang, jamais je n'ai été aussi vivant.
Je n'ai jamais pensé qu'un jour j'oublierai. Ce n'est pas facile de traîner comme un pauvre lourd son passé sur le coeur, ce n'est pas simple de se dire qu'on est à moitié crevé de l'intérieur. Parce que c'est cela, j'ai la moitié de moi complètement putréfiée. Hell la scandinave n'a rien à m'envier, moi aussi j'ai vécu dans une grotte où le sol était fait de crânes.
J'ai un poisson rouge à présent, je le regarde tourner, je suis lui.
Les poissons rouges comprennent. Simplement, eux ils oublient.
Le pire est que personne ne comprend. Tout le monde dit « mais ils reviennent, vous comprenez... », et les regards se font compréhensifs: « c'est incompréhensible, les pauvres, indescriptible ce qu'ils ont dans l'âme». Connerie. Vous pouvez tous comprendre, ça vous arrange de garder le grand mystère. L'indescriptible...
Ce n'est pas grave, je m'en fous. Je m'en fous, je peux tremper mes lèvres dans le whisky et m'allonger dans les pommiers. Je m'en fous.
Je ne peux plus me regarder dans les vitres, sûrement pas plus que les autres peuvent me regarder dans les yeux.
Je suis crevé dedans.
Je suis crevé.
Et je suis vivant. Putain la vie est belle.
J'ai les larmes aux yeux devant les films d'amour, Alice dit que je suis devenu sensible. Alice mon amie presqu'imaginaire.
Alice préfère ne pas comprendre.
Je mange des glaces à la vanille et je fais du manège. Ça fait rire les gosses, le vieux sur le manège.
J'ai perdu tout mon beau pragmatisme, je balance des gros mots autant que je peux, je bois de la bière et je fous des coups de pieds aux pigeons.
J'ai des trop pleins et des vides plein le cœur, c'est comme si j'avais toute la vie du monde dans la poche.
Je n'ai jamais eu autant mal.


Parfois, je rencontre l'un des Autres. Par hasard, le plus souvent. Ce sont tous des inconnus, tous des gens d'autres sous-sols. Ceux qui comme moi ont réussi à se relever après coup. Ceux qui ne sont pas morts au début, ceux qui ne se sont pas taillés les veines, et ceux qui n'ont pas décidé de rester allongés au milieu des cadavres.
Et surtout, ceux qui ne se sont pas pendus en rentrant.
Nous nous asseyons dans de grands fauteuils rouges. Chacun de nous s'y enfonce le plus profondément possible. Je sais qu'ils pensent sans moi.
Nous restons en silence, parce qu'il n'y a rien à dire. Nous ne nous racontons pas les agonies, nous ne nous regardons pas dans les yeux.
Nous grillons une cigarette et nous nous cachons dans la fumée. Nous crachons. Des jurons jetés. Et nous gardons encore un peu de silence.

*

Hier je suis allé dans un cimetière X, plein d'herbes folles. Sur une tombe. J'ai gardé les yeux vides longtemps.
Lio, décédée à l'âge de 19ans.

La femme s'approche de moi et me pose une main sur l'épaule. Elle ressemble à Alice. Elle me regarde pleine de compassion:
« Vous la connaissiez, la gamine, avant l'horreur ? Pauvre gosse. Le médecin légiste a dit qu'elle aurait sûrement put vivre autant qu'elle voulait. On l'a violée, la petite. On l'a violée avec tout le désespoir du monde. Plusieurs jours, plusieurs semaines peut être avant qu'elle s'en sorte. Un fou désespéré par la fin qui était avec elle, sans doute.
C'était une battante, elle aurait pu vivre après, la Lio, puisqu'elle avait tenu jusqu'au presque bout. Mais survivre à ce putain de viol, ça, elle en a pas eu le courage. La vie est laide, n'est ce pas? »

Il y avait des choses que j'avais oubliés, finalement. On a sûrement tous oublié des choses. Je préfère être un poisson rouge, Alice, je déteste être humain. Je déteste être.
Je ne sais pas si je continuerai longtemps.
Je dois faire semblant quelques temps, pour montrer qu'on peut survivre.
J'aurais pu l'aimer pour de vrai, cette gamine. Il est dommage que là bas, je n'ai jamais réussi à croire aux matins.

jeudi 17 avril 2008

Les liés

Ils attendaient en se frottant les poignets les yeux perdus sur les décors pourtant si nus du ravage
Les pieds noués par des liens invisibles, hagards, étourdis
Leurs visages décharnés inconsciemment offerts à une brise dérisoire
Ils respiraient en comptant les bouffées
Ivres de nuit.

Ils attendaient devant la grande bâtisse à regarder les flammes s'élever,
Jusqu'à ce que s'éteigne l'illusion à laquelle ils n'osaient croire
Jusqu'à ce qu'elle s'ancre aux milieux des décombres, des barreaux d'acier,
Leur liberté

Tels des enfants au premier pas, ils essayaient d'accrocher des yeux les étoiles
Nouveaux nés hésitants, n'osant saisir la douceur apaisée d'une nocturne
Paralysés de ces froissements qui étourdissaient leurs oreilles
Les couleurs de nuit trop bleues pour être vraies,
Ou les effets du vent sur les lèvres brûlées
Ils balbutiaient des silences.

(...)

Ils se traînaient comme un troupeau de chiens errants
Enfants perdus devant la largesse d'avoir plus de cent pas pour tourner
Leurs pieds nus écorchés dans le sable, affrontant bravement les chemins
Ils marchaient.
Les routes se liguaient contre leurs souffles emmêlés
Suivant le chemin retrouvé de la légende
La grande révolte avait commencé.

Pourtant,
Ils ne sentaient plus les matins sourires sur leurs fronts
Les yeux blancs des aveugles à trop regarder l'ombre
Avaient oublié.
Du dessous de la terre ils gardaient leur angoisse,
Ils ne comprenaient plus
Les vers du poème qui les avaient guidés
Alors ils marchaient au hasard, cherchant le vent du destin
Les réprouvés.

Maudits depuis l'enfance, ou comme si
Puisque ceux qui ne l'étaient pas sont morts dans la descente
La marques des fers entre leurs omoplates
Brillaient sur leurs dos nus.
Ils n'inspiraient pas les effluves des crépuscules
Ils ne les avaient jamais apprises
Les douceurs de la route.
Les chaînes étaient ailleurs.

Mais ils marchaient
Irrésistiblement attirés vers la mer

Quand les grandes voiles blanches se dressèrent au loin
Vivifiant l'horizon d'un dessin de promesse
Ils restèrent prostrés dans le sable sans comprendre.
Ils auraient put partir et quitter les rivages brûlants de cette terre d'esclavage
Et pourtant ils restèrent
Les chaînes n'étaient pas dans les fers,
Les chaînes étaient d'esprit

mardi 15 avril 2008

Futilités grises

Je ne veux pas descendre.
Ils me font peur tes bras
Ils pensent trop, je ne t'aime pas;
Non, je te déteste, tu me rends triste
Je déteste être triste avec toi.

Penchée dessus ma branche
Comme l'oiseau au réveil
Doucement balancer mes pieds au dessus toi
Imaginer l'été,
Les cerisiers
Comme ceux sous lesquels nous mangions près du soleil levant
Oublier tes nuages.
Fragiles, sous mes paupières closes
Les sentir battre, les souvenirs
Me poussant sur le bord, déchirant, déchirés
Ils veulent que je tombe, ils veulent que je me rende
Mais je ne perdrai pas.
Alors je serre les poings
Pour ne plus les penser.

Je ne veux pas descendre, tu vas tout gribouiller
On est si bien là haut à écouter le vent
Je ne veux pas t'entendre, je ne veux pas savoir
J'ai déjà perdu trop de rayons
De nuit et de soleil
A laisser battre mon cœur
Près de toi


J'avais dans le cœur une chanson légère
Tu me l'as éteinte d'un coup d'amour
Tu parlais trop fort, tu parlais trop vrai.
J'avais peur.
Derrière, on les entendait chanter, ces oiseaux bleus
Je n'aspirais à rien d'autre qu'à la fin
Que je puisse m'étendre, oublier
Les écouter pleurer à mes côtés


C'est ta faute.
C'est parce que tu m'aimais.
C'est quand tu me tenais, les yeux au fond des yeux
A me dire des mots tendres
Sérieux, à m'en fendre l'âme
De tes promesses.
Ça faisait mal.

Ce que je détestais c'était quand tu partais
Quand je devais être vide pour écouter l'attente
Résonner jusqu'au fond
De froid, de nuit, le cœur serré
Contempler la fenêtre, et ne plus l'aimer
Ce bruit sourd de la pluie
Le haïr à s'en cogner la tête
Ce martellement sans fin
Ô comme il me ravissait
Lorsque nous étions deux à l'écouter tomber.

Je veux juste de l'eau fraîche
Et rester dans mon arbre
A regarder mourir le jour entre mes bras.
C'est trop sérieux d'essayer de t'aimer.

Je rêvais d'une lumière
Qui s'écraserait au ras de nos pieds
Des mots légers, juste légers
Pleins d'envol et de silence
Contemplation
A m'asseoir comme l'enfant
Au creux de tes genoux
Pour voir le soleil se coucher, comme dans ces très vieux films
La main dans la main, le sable caressant
Et les couleurs en plus fondues

Je rêvais de demains où l'on ne saurait pas
Juste de demains où je serai à toi
Comme une petite fille, comme un parfum
A ne pas regarder où étaient les appuis
Quand on va plus vite on peut rêver plus loin.

Je ne veux pas descendre,
il fait trop froid en bas.

Je veux rester ici à manger le soleil.

Je n'aime pas, moi, tomber
Amoureuse

vendredi 11 avril 2008

Comme un soleil de cire

(Je t'aime comme un coin de soleil
Posé sur des lèvres endormies)


Nous aimons descendre en dessous du niveau de l'eau pour noyer sous les plis du monde nos gouttes de chagrin.
Pour prendre part au silence d'une fin de nuit, quand la terre vibre doucement au son du petit jour
Nous nous allongeons en silence en glissant nos doigts sur les brins de coton.
Éternels et perdus, nous écoutions.

(Je t'aime comme un feu de paille à demi éteint
Sur lequel on souffle juste pour ranimer les rougeoiements de l'instant)

Nous venions nous promener aux bords des champs dorés pour confondre en nos yeux le blond de leurs cheveux
Outrageusement nous attendions que le jour décline pour pouvoir contempler les dernières lumières les ombrer d'une auréole de contre-jours.
Nous enfilions nos doigts tout contre leurs robes de lin, froissées. Nous nous laissions mourir tout doucement.

(Je t'aime parce que j'ai presque oublié,
Parce qu'il ne reste rien).


Nous leur faisions peur avec nos mots d'adultes, avec nos regards, et parce qu'ils ignoraient quelles ombres nous fuyions.
Nous passions nos mains au dessus d'une flamme, et nous frissonnions. Il nous manquait un mois de mai après la guerre, quand l'après ne finissait pas.

(Il n'y avait pas de Je,
J'ignore de quelles ombres il s'agissait
Pourquoi...)


Nous aimions remonter pendant la nuit, pour regarder les champs de bataille.
Malsains sous nos doigts s'élevaient des châteaux de cadavres, et eux ils osaient dire que nous n'étions plus des enfants, parce que nous nous jouions dans le sang.
Quand se taisaient nos jeux sans rire nous restions prostrés au sol, priant un Dieu inconnu.
Nous abhorrions les grises rives de leurs combats, et pourtant il n'y avait que là bas que j'étais nous.
Que j'étais nous...
que j'étais nous.

Après l'enfer.


(Après l'enfer il ne m'est rien resté.
Je te jure qu'il est parti.
Je te jure que je l'ai oublié.
Que ce n'était qu'un trouble d'enfant altéré,

Que je l'ai enterré...

Je t'aime.)




Ne me laisse pas,
Il pourrait revenir.