samedi 11 avril 2009

Vendredi

Il était 14h sur l'horloge.
14h dans la cafétéria aux murs jaunes de Beaubourg. Je ne me souviens plus depuis combien de temps nous étions là, à parler de Staline, de procès et de monopole. Le temps n'existait plus vraiment, les secondes se battaient comme des cailloux perdus au fond de ma tête, et mes yeux étaient comme deux énormes bulles gonflées. Je parlais. Je parlais sans cesse, je racontais la démocratie, et je n'entendais pas mes mots. Ils sortaient, se jetaient, se fracassaient. Je ne savais même pas ce que je disais.

Je suis retournée m'asseoir sur l'une des grandes tables blanches et froides. Je suis assise près des grandes vitres, de là où l'on voit la fontaine. Si laide et si joyeuse, colorée et obscène. Elle m'a toujours fascinée par sa laideur souriante. Des enfants courent, des femmes bavardent, comme tous les jours de soleil où je viens m'asseoir ici. Il y a un saxophoniste, les gens s'arrêtent et l'écoutent un instant. Je le trouve magnifique, dans ses gestes et son souffle, dans ma tête je l'appelle Bob. Pourtant je n'entends rien de sa musique. Il y a des vitres entre nous, des vitres qui ne laissent pas passer ses chansons. Je suis prisonnière de bloc de plexiglas avec juste de quoi regarder au dehors.
Je me replie sur mon travail, sans savoir pourquoi je me sens si loin.
Mes yeux suivent les lignes sur des feuilles hâtivement notées, et je ne comprends rien. Les mots entrent et sortent. « Toute révolution n'a de valeur...que si...elle est capable de se défendre...révolution... ». Résonnent et s'effacent juste avant qu'on ait pu les saisir.

Soudain, les Baby Shambles laissent place à Chopin, dans mes pauvres écouteurs. J'attrape un stylo, et j'écris comme je n'ai plus écrit depuis des mois. Des mots, n'importe quoi, des lignes. Je dessine le saxophoniste, je dessine son sourire, je dessine le garçon brun en face de moi, si beau, si concentré. Il me lance un regard étonné, il doit se dire que je suis folle. Un autre jour, je lui aurais souris. Je cache mon dessin, et j'ai envie de partir. Partir.
Je ramasse mon sac, et il est déjà presque 15h.

J'eus soudain envie de retourner à Saint-Sulpice, mon église de petite fille.
Les grands Escalators, le vigile au regard froid. Mon regard à moi est plus transparent encore. Je gagnerai tous les concours de transparence du monde, aujourd'hui. Devant Beaubourg il y a des centaines de gens assis au hasard. Certains jouent de la guitare, d'autres fument et ne disent rien, souvent. Ils regardent les pigeons. Je me dis qu'il fait insupportablement beau.
Avez vous déjà vu un vendredi saint sous un ciel gris? Je n'ai jamais vu de pluie, jamais vu de froid le vendredi saint. C'est comme une grimace. Comme si dehors, tout se faisait heureux, tout se faisait beau pour lacérer un peu plus nos intérieurs. Je crois qu'on joue sur les contrastes. S'il pleuvait, je pourrais mourir avec les gouttes de pluie. S'il fait beau, je les garde et mon ventre se retourne.
Je me mets à courir sans trop savoir pourquoi.
Le métro comme une ombre, il y a trop de gens aujourd'hui dans Paris. Des gens chargés de sacs, des gens chargés de rire. J'ai tant de peine pourtant.
Je ne sais d'où me vient ce chagrin. Ce matin, il me semble, je ne savais même pas quel jour nous étions. Je riais.

J'entends « dans un quart d'heure je serai mort ». « un quart d'heure je serai mort ». J'ai beau savoir que c'est une phrase de Rommel, je ne peux m'empêcher de l'entendre. C'est paradoxal, ça ne devrait pas être. Comme le beau temps. Et pourtant, je crois que là est tout le sens. J'aurai aimé connaître Rommel, me dis-je. Les pensées sont comme des rafales et n'ont aucun sens. Il faut que je finisse.
Ma vieille église est là, cachée sous des échafaudages. Cela fait tant de temps que je n'ai poussé le battant d'une église. Mes épaules s'enfonçent, et j'ai envie d'être petite. Saint-Suplice a toujours été mon église préférée, elle est si grande.
En approchant des marches, je croise tant de filles les jupes au vent. La mienne me semble si rouge.
Mes pieds se coincent entre les pavés, je trébuche mille fois avant d'atteindre la fontaine. J'ai presque envie d'y plonger la tête, une douche froide sur tout ce qui est si engourdi.
J'ai le coeur comme une faute. J'ai froid, j'ai mal, je ne sais plus. Sur les marches, une femmes tend la main.
Son visage enfoui sous des draps sombres, son regard baissé, le teint si sombre qu'on voudrait s'y cacher. Je lui souris, avec ce sourire triste qui ne semble exister que dans les films. J'ai si mal au coeur.
« Dieu ait votre âme », souffle-t-elle. Dieu ait mon âme. Je ris, jaune jusqu'au fond de ma gorge. Mon âme-en-cendrier. Mon âme-en-verre-brisé. Mon âme en cendre.
Je pousse la porte, et l'obscurité m'arrache les yeux. Je ne vois rien, je ne sens plus rien. Je n'ai plus qu'un énorme bourdonnement dans les oreilles. Il y a du monde, tant de monde. J'avais tant besoin de solitude.
La dernière fois que j'ai franchi la porte de cette église, c'était pour écouter Patti Smith. J'oublie tout pour quelques secondes. Je me souviens juste de la guitare et de sa voix dans la semi-obscurité. De la foule dont on ne voyait pas le visage. De la magie et de la paix. Mais où est donc la paix.

Il était 15h au clocher de Saint-Sulpice. Ou un peu plus: je n'ai jamais été à l'heure.
Je ne regarde personne, je ne vais nulle part. L'église a les bras ouverts. Je marche au centre sans trop savoir où j'avance.
Je m'agenouille devant une grande croix posée au sol et soudain je pleure. Juste quelques instant, de gros sanglots si plats.
Je relève vite la tête pour m'asseoir un peu plus loin. Les gens me dévisagent comme si j'étais folle. Cette fille à la robe si courte qui pleure devant une croix? Qui pleure suis bruyamment...
Cela m'est bien égal, je vais mieux. Je reste assise longtemps, je crois, dans la fraîcheur et l'humidité. Je regarde les gens, comme des étrangers. Je voudrais leur dire de ranger leurs appareils, de taire leurs regards curieux. Je n'en fais rien et j'attends.
Plus tard, je sors, sur la pointe des pieds. Je me fais petite, toute petite.
La femme dehors me lance un regard que je trouve interrogateur. Je lui dis, pour moi même, qu'il fait soleil. Elle ne comprend pas
Je marche longtemps entre luxembourg et Bercy. Au hasard.
J'ai le ventre sec, apaisé.
Un vent léger souffle près de la Seine. Les jambes suspendues au dessus de l'eau sale, je ne pense pas.
Je vais bien.

Et pourtant

Je ne suis pas sûre de croire beaucoup plus en Dieu

samedi 4 avril 2009

Lou

Lettre d'amour troisième

Ma tendre Lou,

J'ai des rictus au bout des lèvres qui se perdent sans raison. Va savoir pourquoi les jours sont devenus si longs, et si courts. Chacun m'éloigne de toi,chacun me rapproche des bouts du monde que je ne veux connaître.
Ne pas te parler du temps qu'il fait et du feu qui éclaire le ciel. Au fond il n'a pas tant changé. Je pense à toi, chaque minute et chaque jour.
Non, c'est faux. Je ne pense à toi que lorsque je vois une enfant courir, sa robe dans le vent. A chaque fleur qui pousse, comme celles de ta peau. A chaque rue qui ressemble un peu à toutes nos rues. Aux parfums, aux odeurs qui sont toutes de toi. Lorsque je vois une femme penchée à sa fenêtre, une aurore, le soleil. Lorsque je vois la nuit. Seulement, aussi, lorsque je vois l'Amérique me regarder de haut. Tous les jours, toutes les minutes.
Je voudrais te dire je t'aime, mais en petites lettres, des minuscules que tu entendrais s'approcher sur la pointe de leurs pieds malhabiles. Je voudrais te dire je t'aime chuchoté à ton oreille, et non gratté sur des morceaux de papiers. Un bruit, un froissement léger qui contrasterait avec ces coups sourds qui résonnent et qui frappent à ma tête
Je commence toujours mes lettres par des mots d'amour, plutôt que par des maux du temps. Je voudrais, je voudrais (et je ne fais que vouloir) que tu oublies tout en dehors de mes mots d'amour, qu'ils soient l'importance. Mes lettres comme des futilités, ces douceurs que tu poserais sur ton oreiller. Cette chose à laquelle tu penserais avec un sourire timide, une rougeur aux pommettes, et non ce amas de nuages gris qui te viens de l'ouest.

Pense à l'atlantique, aux limbes qui nous séparent. Pense au grand bateau ailé d'océan qui a pris mon corps. Mais ne pense pas, ma tendre Lou, à cette terre amère que tu connais si bien. Je l'ai goûtée, las, j'ai léché son sable rouge. J'ai essayé de comprendre les grains sauvage qui griffaient la corne de mes pieds nus. J'ai essayé de parler le langage de la terre pour oublier le reste. Pour oublier ces hommes, grands, qui se battent. Pour oublier les larmes de tes joues.

Les arbres traînent toujours leurs branches vides sur le ciel orangé. Les arbres brûlent toujours.

Ma Lou, j'essaye d'apprendre l'Amérique, mais l'Amérique ne m'apprends pas. Ton Amérique et ton amour. Je grimpe les tours de verres avec mes griffes, je suis l'indien elle est le conquistador. Elle me blesse et je me bats pour toi. J'écoute le bruit de ces autres qui se pressent sur le monde. Ils semblent savoir, ils semblent aimer. Et je passe mes jours à la fenêtre des regrets

Je prie au soir qui viens pour l'enfant qui est née, repose entre tes seins. L'enfant, grande déjà. Combien d'années que je la rêve, tenant tes mains. Que je l'aime sans rien dire.

Je veux te parler de cette fille. Je veux que tu l'emmènes à Biarritz quand l'automne se fait lourd. Qu'elle aille comme nous allâmes, le long des plages grise enfoncer ses pas dans le sable humide, qu'elle aille comme nous allâmes marcher devant la mer. Laisser l'orage naître et s'enfoncer dans les eaux. Le ciel s'éclairer puis mourir.
Qu'elle ne dise rien, lorsque les heures sont des mortess qui claquent doucement à nos portes. Je la regarderai de ma fenêtre de ciel et je bois à sa santé, à toutes les santés des enfants de ce monde.
Je voudrais n'avoir jamais à la connaître, pouvoir ainsi l'imaginer, cette fille sans nom que tu tiens sous ton bras depuis l'éternité.
Les ballades glissent sur nos doigts comme une guitare folle s'enivre au matin, quand nous parlons d'ailleurs, quand nous oublions quelque peu le goût de notre combat. Quand nous parlons de vous.

Les tendresses se déchirent comme des lettres.
Je me souviens du coffre où tu rangeais celles de tous tes amours. Ce coffre d'ébène qui m'effrayait tant. Je voudrais que tu les déchires, je ne veux pas savoir que mon amour est enfermé. Dans une boîte sombre où elles attendent que tes larmes renaissent.
Toute mon affection

A part cette Amérique qui me mange dans la main, et me ronge les joues, à part cette Amérique qui me creuse les côtes, je ne vois rien. Je ne vois rien venir, que l'absence de retour. Il ne se passe pas de nuit sans qu'on me morde à l'oreille une chanson d'amour. Qu'on me vante la peau cette douce contrée, comme tant de fois tu me l'as vantée. Je cherche depuis mille ans un trésor perdu, un trésor qui ne vaudra jamais tout ce que je t'ai laissé.
Le miracle brille tant, sur les hauts monts de verre. Mais je ne vois rien, rien que le feu dans ces arbres et la guerre dans leurs voix.
L'Amérique aura ma peau. Mais autrement, elle n'a pas tant changé, elle que tu contais. Elle a toujours les yeux de ton enfance. La même, brûlante et immobile.
Je passe mes jours comme je les passais.
Je frôle la terre comme je la frôlais.

A l'Ouest, rien de nouveau.